Le Quai des brumes

Le Quai des brumes

  • La piste aux étoiles

Fiche technique

Titre en VF
Le Quai des brumes
Titre en VO
Le Quai des brumes
Année (copyright)
1938
Réalisateur(s) et acteurs principaux
Réalisateur Marcel Carné, Acteurs, Jean Gabin, Michèle Morgan, Michel Simon, Pierre Brasseur, Édouard Delmont, Raymond Aimos, Robert Le Vigan, René Génin
Genre(s)
Drame, Amour, Film noir
Thématiques
Lignes de fuite, Auto-stop, Nom d'un chien !, À bon port, Bars et cafés, Peintres et tableaux, Pulsions suicidaires, Marchands et vendeurs, Fêtes foraines et artistes de cirque, Jalousie, Bateaux, Jacques Prévert et le cinéma, Chef op' Eugen Schüfftan, Décorateur Alexandre Trauner, Prix Louis-Delluc, Films censurés, Films de 1938
Pays de production
France
Durée
1 h 30 min
Résumé
Ayant fui l'armée française coloniale, Jean se rend au Havre avec l'espoir d'embarquer vers d'autres horizons. Il trouve d'abord refuge dans un bar isolé, où il fait la connaissance du tenancier – un bourlingueur baptisé Panama –, d'un peintre aux idées noires et d'une jeune femme aux yeux magnifiques. Laquelle tente d'échapper à la protection malsaine de son tuteur, un commerçant nommé Zabel, lui-même surveillé par quelques voyous locaux...
IMDB

Mon avis

C’est Jean Gabin, déjà star à l’époque, qui initia le projet. Il avait lu et aimé le roman de Pierre Mac Orlan qui inspirera le film (Le Quai des brumes, publié en 1927) et en proposa l’adaptation au tandem Carné/Prévert avec lequel il souhaitait travailler. Marcel Carné avait déjà réalisé deux longs-métrages, Jenny (1936) et Drôle de drame (1937), tous deux en collaboration avec Jacques Prévert, le poète ayant par ailleurs, dans le passé, travaillé aux scénarios et aux dialogues de films de Claude Autant-Lara, Marc Allégret, Jean Renoir…

Prévert s’empara librement de l’adaptation du roman de Mac Orlan en déplaçant l’action de Paris (Montmartre) au Havre, et en y mettant sa patte poétique, empreinte de mélancolie et de désespoir. Ont été également associés au projet le décorateur Alexandre Trauner et le chef op’ Eugen Schüfftan. Le tournage était prévu dans les studios de la UFA, société de production allemande, alors contrôlée par Joseph Goebbels. Ce dernier, après avoir lu le scénario – qu’il trouva décadent – et après avoir appris la sympathie de Carné pour le Front populaire, décida de suspendre le projet. Et c’est finalement dans le cadre d’une production française que le tournage put avoir lieu, entre Le Havre et les studios Pathé de Joinville.

Marcel Carné, Eugen Schüfftan, Alexandre Trauner, mais aussi tous les acteurs du film, Jean Gabin et Michèle Morgan en tête, ont donné joliment corps à la poésie de l’adaptation de Jacques Prévert, une poésie très sombre, marquée par une fatalité qui semble boucher tous les horizons des personnages, en art, en liberté, en amour… Cela commence fort avec l’épisode du peintre interprété par Robert Le Vigan, qui explique peindre “les choses cachées derrière les choses” et donne l’exemple suivant, en nourrissant déjà quelques pensées suicidaires : “Un nageur, pour moi, c’est déjà un noyé…” Cela se poursuit avec l’histoire d’un amour contrarié entre Jean et Nelly (Jean Gabin et Michèle Morgan), amour contrarié par quelques personnages médiocres ou vils (ceux incarnés par Pierre Brasseur et Michel Simon), dans une structure malheureusement assez manichéenne. Le temps d’une réplique culte (“T’as d’beaux yeux, tu sais…”), d’une nuit d’amour, d’un rêve esquissé, et c’en est déjà fini de tout, dans une parfaite mécanique tragique et dans une parfaite esthétique de film noir : quai brumeux, pavé luisant, photo expressionniste qui joue avec les lumières et les ombres pour faire briller, avec une touche de glamour, les yeux clairs des deux personnages principaux. C’est l’archétype du réalisme poétique à la française, ou plutôt à la Carné/Prévert. Réalisme car ancrage social, mais déréalisation par les artifices poétiques du scénario et les artifices stylistiques de la réalisation. Tout, ici, est surtout question d’atmosphère. Atmosphère, atmosphère… qu’on peut trouver superbe malgré quelques moments d’interprétation un peu appuyés et quelques petites choses qui ont vieilli. Quoi qu’il en soit, on est loin du réalisme social à la Renoir, lequel se moquait de ce film en l’appelant “Le Cul des brèmes”…

Considéré aujourd’hui comme un grand classique du cinéma français, Le Quai des brumes a connu des débuts compliqués. Malgré une bonne réception en mai 1938, on lui reprocha très vite sa peinture d’une certaine décomposition morale et son pessimisme profond. À l’aube de la Seconde Guerre mondiale, époque de fort engagement patriotique, le fait que le personnage de Gabin soit un déserteur n’était pas non plus très bien vu. En septembre 1939, le film a ainsi été interdit de projection, jugé “immoral, déprimant et fâcheux pour la jeunesse”, selon les autorités françaises. Il ressortira petitement en 1941, plus largement après la guerre.

Prix Louis-Delluc 1939.

Frédéric Viaux (film vu le 03/11/1996, revu le 29/12/2025)

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