Leviathan
Leviathan
Fiche technique
Mon avis
La mer, la pêche, comme on ne les avait jamais vues. Lucien Castaing-Taylor et Verena Paravel ont déployé un dispositif unique : plusieurs petites caméras, utilisées habituellement pour les sports extrêmes, ont été positionnées dans le bateau, sur ou sous l’eau. Le choix de ces positionnements offre de multiples points de vue insolites et une matière visuelle qui permet de transcender le sujet du documentaire (l’activité d’un chalutier en pleine mer, sujet a priori peu emballant). L’hyperréalisme, ainsi anglé par les réalisateurs, débouche curieusement sur une forme d’abstraction expérimentale, structurée par un montage d’inspiration poétique plus que didactique, et accompagnée d’une bande son expressionniste, saisissante. Le film porte bien son titre. Car ce chalutier lambda devient ici un monstre marin, dévoreur, dépeceur de poissons, dans un contexte chaotique. Certaines images confinent à des visions cauchemardesques, infernales. Quelque part entre Dante et Melville (pour info, le port du chalutier, New Bedford, est aussi le port de départ dans Moby Dick), tout en restant dans une ère industrielle moderne. Bref, ce Leviathan est un point de convergence inédit entre une aventure esthétique aux retentissements mythologiques et une réflexion sous-jacente, contemporaine, sur les rapports nature/culture en milieu marin (l’exploitation brutale, forcenée, d’un écosystème par l’homme ; l’exploitation de l’homme par l’homme, les pêcheurs étant présentés comme des ouvriers aux gestes mécaniques, répondant aux nouveaux enjeux de consommation). Tout cela est uni par une poétique des éléments (eau, air, matières visqueuses) qui tantôt met l’accent sur le côté “carnage flottant”, tantôt sur une beauté d’une inquiétante étrangeté (le vol des mouettes, les eaux tourmentées). Fascinante, cette expérience est aussi exigeante car brute, sans commentaire et constituée de quelques longs plans fixes qui défient parfois l’attention. Mais le voyage vaut singulièrement le détour.
Prix de la critique internationale au festival de Locarno 2012.
Frédéric Viaux (film vu le 29/08/2013)