Sur les quais
On the Waterfront
Fiche technique
Mon avis
Inspiré d’histoires vraies, tourné avec de vrais dockers parmi les figurants, dans des décors naturels, le film offre d’abord une peinture réaliste et vibrante d’un univers portuaire aux États-Unis dans les années 1950. Un univers de travailleurs modestes, dominé par un puissant syndicat au fonctionnement mafieux. C’est dans ce cadre qu’évolue le personnage principal, ancien boxeur, plutôt “bas du front” apparemment, dont la conscience s’éveille face à un dilemme moral et affectif. Entre soumission silencieuse et révolte justicière, entre un amour rédempteur pour une femme et un lien corrompu avec un frère. Dans ce rôle de “tocard” en quête de dignité, Marlon Brando est exceptionnel. Désinvolture et tourment, force et fragilité. Il véhicule une mélancolie particulièrement touchante, notamment lorsque son personnage fait le bilan d’une vie manquée dans une tirade restée célèbre, dont Martin Scorsese, grand admirateur du film, se souviendra au moment de tourner Raging Bull. Marlon Brando mange la pellicule comme aucun autre acteur au cinéma, dans un noir et blanc superbement contrasté (l’œuvre de Boris Kaufman) et dans une orchestration savamment pensée par Elia Kazan, que ce soit en termes de direction d’acteur (Kazan avait déjà dirigé Brando dans Un tramway nommé Désir et Viva Zapata), de réalisation et de montage narratif. Ce récit d’une prise de conscience, d’une rébellion intime avec amplification sociale, va crescendo en intensité, jusqu’au dénouement “coup de poing”. Puissant. Mémorable.
Mais le film est aussi troublant, au sens de malaisant, si l’on confronte sa symbolique générale aux événements qui ont précédé la sortie en 1954. La thématique de la dénonciation, au cœur du récit, entre fortement en résonance avec le passage d’Elia Kazan et de Budd Schulberg (scénariste du film) devant la commission des activités anti-américaines. C’était en 1952 pour le premier, un an plus tôt pour le second. En plein maccarthysme, les deux hommes ont donné les noms de plusieurs membres ou sympathisants du parti communiste dans la communauté artistique, les condamnant à figurer sur la tristement célèbre liste noire. Une dénonciation par conviction ? Par peur personnelle ? Par souci de carrière ? Plus tard, dans son autobiographie, Kazan ne regrettera pas cette dénonciation qu’on lui a beaucoup reprochée, au nom de la dangerosité d’un système communiste auquel il avait lui même adhéré un temps, avant de s’en désengager. Mais il reconnaîtra combien sa situation post-délation l’a affecté. On peut ainsi voir Sur les quais et son histoire de dénonciation courageuse d’un système pour le bien de tous comme une tentative de justification morale et comme une façon de transcender un malaise. Difficile, toutefois, d’adhérer à la pertinence d’un parallèle établi entre la dénonciation dans le film d’une organisation mafieuse, meurtrière, et la dénonciation de personnes communistes qui n’avaient rien commis d’illégal… On peut donc être très admiratif de ce film, cinématographiquement parlant, tout en étant critique sur les intentions qui lui ont donné naissance.
Lion d’argent et Prix de la critique au festival de Venise 1954. Oscar 1955 du meilleur film, du meilleur réalisateur, du meilleur acteur (Marlon Brando), de la meilleure actrice dans un second rôle (Eva Marie Saint), du meilleur scénario original, de la meilleure photographie, du meilleur montage et des meilleurs décors.
Frédéric Viaux (film vu le 01/11/2006, revu le 11/08/2026)