Les Forbans de la nuit
Night and the City
Fiche technique
Mon avis
Un très grand film noir, à la mécanique narrative savamment huilée et totalement implacable, qui broie un personnage typique du genre, celui du loser en quête d’une nouvelle chance qui fera sa perte. Ambition, manipulation, mensonge, trahison et vengeance sont les rouages parfaitement agencés de cette mécanique fatale. Richard Widmark, peut-être dans son plus grand rôle, donne une fièvre magnifiquement pathétique au personnage central, petite frappe exaltée, plus rusée qu’intelligente, qui rêve “d’être quelqu’un”. Et qui touche du doigt, un temps, son rêve de grandeur. “Vous avez tout mais vous êtes un homme mort”, lui lance un personnage, actant la fin d’un parcours qui, au terme d’une nouvelle et dernière fuite, n’aura même pas la grandeur tragique espérée. Une fin aussi brutale que misérable et dérisoire. Un échec au carré. Mémorable.
Après trois réussites dans le registre noir américain (Les Démons de la liberté, La Cité sans voiles et Les Bas-fonds de Frisco), Jules Dassin est au sommet de son art dans cette production de la 20th Century Fox qui fut tournée à Londres, avec des fonds “gelés” par le Royaume-Uni dans le cadre de la fameuse “guerre du film” qui l’opposait aux États-Unis. Il appliqua au projet le savoir-faire US et sa vision personnelle, entre réalisme, stylisation et lyrisme, dans un univers urbain nocturne qui donne son titre au film en VO, Night and the City. Un titre qui exprime la quintessence du genre. La nuit, la ville, ses ruelles sombres, ses personnages marginaux, ses activités plus ou moins licites. Jules Dassin et son chef op’ (Mutz Greenbaum) explorent cet univers avec une superbe science du mouvement, du cadrage et de l’éclairage, dans des décors parfaitement choisis et exploités. La scène de lutte sur le ring et son dénouement sont ainsi excellemment mis en scène. À noter qu’il existe deux versions de ce film, l’une britannique et l’autre états-unienne. La seconde, avec la musique de Franz Waxman, est la plus connue. C’est aussi la version la plus noire et celle que préférait Dassin.
Pas vraiment en odeur de sainteté aux États-Unis, en plein maccarthysme, le réalisateur avait trouvé dans ce tournage londonien, en 1950, une bonne opportunité de pouvoir continuer à travailler. Dénoncé officiellement comme communiste en 1951 par Edward Dmytryk, il poursuivra son exil en France où il devra toutefois patienter quelques années avant de pouvoir tourner à nouveau (Du rififi chez les hommes, 1955).
Frédéric Viaux (film vu le 25/09/1997, revu le 14/08/2025)