Les Rayons et les Ombres
Les Rayons et les Ombres
Fiche technique
Mon avis
Premier mérite de ce film : celui d’aborder frontalement, via des histoires vraies et des personnages réels, un chapitre peu glorieux de la Seconde Guerre mondiale, celui de la collaboration, sous l’occupation allemande. Un chapitre sur lequel le cinéma français n’a jamais été très enclin à se pencher, en tout cas pas avec la profondeur, l’ampleur et le détail de cette fresque. Second mérite : celui de ne pas se limiter à une condamnation à charge, de ne pas verser dans la leçon de morale, mais d’essayer de comprendre. Comprendre comment un certain idéalisme pacifiste de gauche a pu basculer vers les thèses d’extrême droite et l’antisémitisme. Comprendre des “illusions perdues”, pour reprendre le titre du précédent film de Xavier Giannoli, et comprendre comment des hommes se sont perdus. Il est question ici d’opportunisme et de vénalité, essentiellement. En mettant en scène les destins parallèles de deux amis, l’un devenu nazi, l’autre collabo, le réalisateur plonge en eaux troubles, évoque des ambiguïtés, des paradoxes, des compromissions, pour sonder finalement un abîme de corruption, de décadence et d’indignité. Ce faisant, il ne sacrifie en rien la complexité de l’humain et évite le manichéisme. Giannoli s’est appuyé sur une documentation fouillée, qui donne au récit tout son intérêt historique ; il a fait preuve d’intelligence et de nuance en termes d’écriture, tout en cultivant habilement et sobrement une intensité tragique. Outre le portrait des deux hommes, et la présentation de leurs responsabilités actives, le film dresse un autre portrait majeur, celui d’une jeune femme insouciante et inconséquente (Corinne, l’actrice, la narratrice), qui permet de soulever la question d’une autre responsabilité, passive celle-là. Ne pas savoir ou ne pas tout savoir exempte-t-il de culpabilité ? La fin du récit donne une réponse subtile quand un personnage secondaire demande à la jeune femme si elle a cherché à savoir…
Il y a beaucoup à méditer dans ce film foisonnant, qui offre un éclairage unique sur cette matière sombre du passé, mais qui donne aussi à réfléchir par ses résonnances contemporaines. Résonnances idéologiques, bien sûr. Résonnances médiatiques également, via l’évocation du monde de la presse, de son indépendance toute relative, de ses dérives… Sujet qui était déjà au cœur d’Illusions perdues. Sujet probablement mieux traité ici que l’évocation du monde du cinéma, aux intentions plus floues. Bref, le film embrasse large, se fait parfois didactique, mais son ambition monumentale, sa puissance et ses aboutissements l’emportent sur ses défauts. Le résultat est très long, certes, mais on reste capté, tenu par la pertinence du regard historique et politique, par la maîtrise narrative, par la qualité technique, par le soin apporté à la reconstitution d’époque. Et par les interprètes : Natsya Golubeva Carax (la fille de Leos Carax), spontanée et touchante ; Jean Dujardin, d’une épaisseur étonnante ; August Diehl, tout en raideur et en finesse.
Le titre, Les Rayons et les Ombres, reprend celui d’un recueil de Victor Hugo, dont l’un des poèmes est cité dans le film. C’est aussi une allusion aux projections dans les salles de cinéma.
Frédéric Viaux (film vu le 22/03/2026)